Les lendemains anesthésiques.

Rues éblouies, tapis éboulés et je marche dessus l’air de rien en sifflotant en sifflant la bière au Pac, shot sur shot. Des années que je n’écris plus avec cette manière systématique, chaque soir ; pourtant les phrases sont là et m’accompagnent. On regarde les yeux bleus passions des passants, la rue s’agite et il est bientôt dix-sept heures. Quand le soleil se couche en hiver, le ciel est rose et alors je me souviens des retour à la maison quand j’étais gosse, dans la bagnole. Quand on arrivait en haut du Pradel que plus personne n’appelle ainsi, et qu’on dominait les cités de la Bricarde et de la Castellane, qu’on voyait la mer au loin et ce dégradé du jaune au noir.

Les étoiles mouchées par le mistral, la cigarette, la guitare qui est toujours la même. Je me sens vide quand je décapsule une bière, seul quand je traine les pieds dans la rue. Puis le sentiment grisant des autres revient. Je tire sur la clope en regardant à nouveau cette photo qu’on a prise A. et moi hier soir accoudé au zinc quasi centenaire du Longchamp. Elle m’a dit : t’es beau toi dessus, moi elle me faisait rire avec son pull rose flashy qui venait de chez Camaïeu, on a blagué, rentré ivre, avec le sentiment de l’amitié que l’on construit dans ces moments camarades.

En rentrant j’ai mis de la musique à fond dans mon casque, j’ai pas voulu savoir ce qui me poussait à errer un lundi soir à deux heures du mat. Je préfère laisser tomber les explications. En rentrant, j’ai beaucoup pensé à E. qui me manque, doucement, dans le creux de son séjour. L’envie soudaine de serrer son corps contre le mien, de l’éprouver, pour bien me rendre compte que ces moments vécus étaient réels, qu’ils ne sont pas juste une douce satisfaction de mon imagination. Boire des shots au Longchamp était une vaste idée, me ramène forcément à toi. Dimanche après midi, assis sur leur terrasse où il n’y a que deux tables, j’ai regardé une heure ou deux les gens passer, dans les restes de ma défonce en fumant clope sur clope. J’ai repensé à ce carnet que j’avais commencé à remplir au moment où S. et moi on s’est séparé. Je ne veux pas trop savoir ce que j’ai pu écrire dedans.

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Soliste lampe.

Dans la chaleur des mots.

Quand la nuit vient, comme la mer je me retire. Je n’aime pas trainer dans le salon à attendre que quelque chose se passe, parce que rien ne vient. Je me retire dans cette chambre dont les draps sont toujours défaits parce que pour le moment t’es loin, que j’ai pas vraiment de raison de refaire ma couche.

Je fume des clopes à nouveau, le compte en positif. Je pense aux bières que je vais boire, vendredi. En attendant les mots troublés font de la buée sur les fenêtres : dehors on se les pèle semble me dire le vide de la rue.

Tu m’as écrit en te couchant ivre. Je t’imagine à l’autre bout du monde, comme tu m’avais dit, à ressentir le manque parce que l’alcool, parce que moi tu me manques un peu je dois te dire. J’aurais aimé finir, galant, la nuit dans ta couche. Attendre la pluie pour faire l’amour en l’écoutant. Faire l’amour en l’attendant. Se laisser faire, se laisser dire, laisser l’heure être une dictée dégressive.

T’as le corps de mes rêves, la tête de mes astres. Moi j’écoute sage les musiques en pensant au temps que l’on veut égrener comme un doux chapelet ; sans prière, surtout sans prière on oserait se dire. Je fredonne un hymne à la gloire de ton corps quand tu me manques. Demain se tendra le réveil, demain je penserai moins à toi dans l’urgence.

Faire des légendes d’une vie dérisoire.

Souvent encore j’imagine la route et rien derrière ; je suis toujours ce gosse même si j’essaie d’oublier. Souvent, quand le vent se lève je me souviens de ces moments où pour m’endormir je regardais le cyprès devant l’ancienne chambre de ma mère, chez ma grand mère. Je m’endormais comme ça. Je ne sais pas comment elle faisait pour que mon oreiller soit toujours frais comme au premier jour. Les joues du coussin… obsédant comme pour Proust ; c’est peut-être la seule chose que j’ai vraiment compris chez lui.

J’ai gardé les taies quand on a vidé sa maison ; et la nappe du pique nique quand on partait dans les alpes, la même nappe qu’elle sortait pour sa table à elle à Noël : elle présidait de sa propre table, oui.

Cette histoire du cyprès, c’est ma mère qui adore la raconter. Je sais pas ce qui me berçait, mais j’ai l’étrange impression que toujours il y a eu du vent dans mon enfance et au plus je grandis au plus le temps marseillais me paraît changé et étranger. Le soleil est radieux ce matin et la course folle de la vie sera bien là lorsque je vais prendre ma fileule dans mes bras, que l’on va parler du gosse à venir de mon frère. Que je vais parler de la requête de divorce que l’on a signé jeudi soir avec S. C’était étrange, comme apaisé. Ensuite j’ai rejoint E. pour notre dernière nuit avant son grand départ. On a eu ce sourire de gosse quand elle a fermé la porte en se promettant que l’on ne garderait que le meilleur de nous jusqu’à ce que tout s’épuise : que ce coup-là c’est notre chef d’oeuvre, qu’il fallait pas le rater.

La route derrière, les caresses de l’infini qui nous rugit dans l’oreille. La musique qu’on hésite pas à mettre un peu plus fort. Regarde la vie il fait beau, regarde la douleur : elle nous importe peu même si elle nous détruit. Les potes qui passent cinq minutes quand tu mates un film mais qui par leur présence font ta soirée. Le remède à l’ennui, à la rage, ça a été de tout jeter pour recommencer.On a sifflé une bouteille d’Aberlour en l’honneur des disparus, on a, je crois, soufflé des bougies imaginaires. Le temps s’effiloche au milieu du désert de la route : même immobile quelque chose se déplace. Au coeur de nous, des orages, des astres éternels et des mondes rugissant. Quelque chose qui m’empêche de m’arrêter d’écrire. De la joie dans les rumeurs, de l’humeur dans la joie : quelque chose d’enlevé qui porte / porte-voix à crier le sentiment de légèreté qu’elle m’inspire. Et ces moments de fusion lorsqu’on jouit et qu’il ne reste que la douceur de la rencontre et le sentiment perturbant que l’on renaît des cendres de nos histoires comme à chaque fois : qu’il ne faut pas avoir peur ni de la peine ni de l’espoir.

On a brûlé la déprime de juillet.

Puis quand tu pars, c’est toujours aussi changeant, dehors la pluie trempe le monde. Je voulais pas vraiment que tu me déposes, je voulais encore rouler des clopes dans le lit, fumer et dire du vide mais me rapprocher de toi. Je voulais te regarder encore dans mon pull et dans mon tshirt rayé. Ecouter des voix éraillées sur des airs de guitare, ça me paraît un beau projet d’avenir.

Si je t’ai pris la main dans la rue, c’est qu’après je pars pour trois semaines. Et tout se bouscule, alors que tu résistes à me trouver un surnom, que s’enroule juste l’idée bizarre que l’on s’attire autour de notre cou.

T’es le réveil des pensées douces. Dans le creux de l’été j’aurais jamais cru qu’on pouvait respirer des bouffées de vie aussi réelle. Je sirote du rouge, te regarde blonde. Je te vois si jeune au lit lorsqu’il ne reste que l’innocence et j’admire les marques sur ton visage lorsqu’il s’agit d’échanger. Tu m’extrais de mes doutes, tu prends ma main dans la rue et rougie lorsque je dis que tu es belle. Que vaut la rigueur de l’hiver alors ?

Revivre.

Et tout à coup, il y a ton odeur partout dans l’appartement. Tes écharpes que tu sèmes et qui embaument, tes affaires qui trainent, l’air de rien. Moi je m’attendais pas à ça, à la vie à nouveau, la vie d’après : après le déluge, le désastre, après la fin des temps et la fin des mots. Y a tout qui revient et ça tourne dans le vide comme on pédale dans la vie à l’envie. Quand t’es là à te planquer sous les draps parce que gênée tu veux pas répondre, je finis par me dire qu’il y a quelque chose de doux dans tes sourires, de bien plus profond que seulement quelques mots fichus en l’air.

Hier tu m’as dit que c’était la première fois que je disais vraiment ce que je ressentais et il y avait comme une évidence dans tout ce que l’on avait à se dire. Les phrases qui déroulent et ce sentiment que l’on ne se dit que ce qu’il faut. Avoir toujours juste, le sourire aux lèvres et blaguer jusqu’à ce que demain soit sûr et évident.

Alors tant pis pour la tête enfarinée, pour l’air obscur pour les yeux qui se ferment sur mon paquet de copie que je peine à corriger. Tant pis, parce que seul le rire subsiste. Et le souvenir de toi sur moi après l’amour où tu veux devenir une arapède et que rien ne nous sépare pour des instants purs. Et de ces moments où dans nos regards s’échangent autre chose que le désir, quelque chose de plus grand et profond ; toutes ces après midis et ces nuits, ces matinées à échanger nos corps, nos souffles, notre envie de mordre.

la voix qui tremble le regard.

L’hiver est là, terriblement bruyant dans les raclures du mistral. Emmitouflés dans nos manteaux, on sort du cinéma et il est nuit, on boit une bière pour continuer à se frigorifier : t’étais planquée entre les voitures sur la Plaine, tu m’as prise par surprise. On a fumé une clope ou deux autour d’une bière ou deux. Ca faisait une éternité que j’avais pas fait un ciné avec une fille.

Je repense au feu qu’on a fait dans la cheminée, dans les alpes, dans ce chalet dont tu as hérité. On a pas quitté la chambre sinon. Je te vois, toi et ton regard qui me regarde comme ça faisait longtemps qu’on m’avait pas vu. Discussions sourdes et alcoolisées, dont on se souvient pas vraiment, parce qu’il n’y a rien dont on se souvient vraiment lorsque les mots nous échappent.

« Tu sais elle t’a invité chez elle un samedi soir ». Elle me fait toujours la bise tout de même, comme une défense.

Puis finalement, elle me dit avec le genre de voix que l’on prend lorsqu’on n’est pas rassuré qu’elle avait décidé d’arrêter d’avoir peur et de bien voir ce qui allait se passer. C’était ce matin, après une nuit douce où l’on a dormi l’un contre l’autre. Où tu m’as dit au réveil que t’aimais bien, vraiment, dormir contre moi, que ça te donnait cette impression d’être seule et de toujours avoir la surprise de me retrouver. J’ai rigolé et j’ai demandé si c’était pour ça le ciné, hier soir. T’as souri un peu bête t’as dit oui, t’as dit que du coup, on pourrait aller boire des cafés en terrasse, ça te dérangeait pas. Faut se l’avouer moi j’ai le béguin pour toi dans la pente douce de l’hiver. Faut se l’avouer que dans la voiture pour revenir sur Marseille, j’avais pas envie, je voulais qu’on ralentisse, on a écouté Elvis Perkins et moi j’avais oublié comme ses musiques étaient belles ; je t’ai laissé le CD en ayant peur qu’on se revoit plus après ça et on s’était revu le lendemain ou le surlendemain. Moi j’ai essayé de raconter ces trois jours aux copains mais j’avais rien à dire en fait, rien dont il n’aurait pas pu se moquer. Alors j’ai chaussé un sourire énigmatique j’ai juste dit que c’était bien. Et dans le creux de nos vies et de leurs emmerdes, je pense briller de mille feux de ça. Et ton regard dans le mien me dit que toi aussi t’as le béguin.

A force de graver des nuits blanches

Ce coeur qui bat dans les affres du coûte que coûte. On part, on revient, et tout à coup je te découvre boudeuse au réveil, presque dans une joie trop pure pour quelle ne déborde pas. Boudeuse comme une gamine à qui on veut bien passer un caprice, je ne veux pas vraiment que tu partes. « Et alors, ce gars, c’est toujours un plan cul ou bien ? » D’abord agressive tu lui réponds après, que l’évidence est là que dans la nuit on parle et qu’on se dit que tout de même on s’entiche bien de l’autre. Je t’ai dans la peau et les rimes alors, sont faciles lorsque coule le jour, que t’as ton air félin que tu te traines contre moi.

L’air de rien on parle dans le vide, et la musique des guitares, ce que j’avais oublié depuis longtemps, ça revient. Y a des vinyles qui tournent sur ta platine, tu t’excuses pour trois fois rien, ton appartement domine la ville. Tu me dis que tu veux le faire dans ma salle de bain peut-être pour que je t’invite. On a déjà décommandé notre vendredi, je voudrais décommander la semaine, rester au pieu, attendre que l’heure tourne et que ce qui compte, ce soit cette joie épuisée au bout de la lune. Et se chauffer par message pour voir mieux les vagues s’étirer. Dans le coeur j’ai comme le vide et le rien qui bat le plein et le délié des mots que je n’écris pas mais que je pense.

J’ai cet air débile de celui qui écoute les morceaux en boucle. Ca a l’odeur salvatrice du renouveau.